jeudi 28 avril 2016

Grande-Bretagne: scandale antisémite à gauche.


                                      Jeremy Corbyn, dirigeant du Labour


Actualisation 30 avril: 

Enfin une prise de conscience? 
Le chef du Parti travailliste britannique Jeremy Corbyn a déclaré vendredi 29 avril qu'il allait ouvrir une enquête indépendante sur les allégations d'antisémitisme au sein de son propre parti, dirigée par Shami Chakrabarti, ancienne chef du groupe "Liberty" pour la promotion des droits de l'Homme.
Selon le journal britannique Guardian, Chakrabarti s'entretiendra avec des représentants de la communauté juive, ainsi qu'avec des représentants d'autres minorités au cours des deux prochains mois. Le but est de de proposer au parti un rapport  qui inclura des moyens de combattre l'antisémitisme, ainsi que d'autres formes de préjugés.

A suivre avec attention.

Memorial 98


En Grande-Bretagne, nouvelle irruption antisémite à gauche,  au prétexte de "combat antisioniste".

Des voix au sein du parti travailliste (Labour) s'inquiètent fréquemment d'une dérive antisémite de certains secteurs du parti. Ces derniers glissent en effet régulièrement d'une mise en cause légitime de la politique des gouvernements israéliens vers l'appel à la destruction d'Israël puis à la mise en cause des Juifs stigmatisés comme "sionistes" et à une banalisation des crimes nazis.

Cette fois-ci c'est le récidiviste Ken Livingstone, ancien maire de Londres, qui se manifeste à nouveau. Il a été suspendu jeudi 27 avril du Parti travailliste pour avoir déclaré que Hitler " soutenait le sionisme ..." Il dit ainsi: " ...  Quand Hitler a gagné les élections en 1932, sa politique était que les juifs devraient être déplacés vers Israël. Il soutenait le sionisme avant de devenir fou et de finir par tuer six millions de juifs ».  
Ainsi la Shoah ne serait qu’un accident inattendu, dû à la soudaine "folie" du dirigeant nazi .

Livingstone reprend ainsi les formules négationnistes les plus extrêmes, qui englobent la nazisme et ses chefs dans le "complot sioniste" et nient les projets antisémites inscrits dans la substance même du nazisme.

Le même Livingstone avait comparé en 2005 un journaliste juif à « un gardien de camp de concentration » et commis d'autres déclarations antisémites.

Le contexte dans lequel Livingstone a tenu ces propos montre clairement qu'il s'agit pour lui d'utiliser une diversion antisémite et négationniste, sous prétexte de "débat historique". Il prétendait se porter au secours d'une députée travailliste, Naz Shah, suspendue le 27 avril de participation aux instances du Labour Party par Jeremy Corbyn qui le préside, pour avoir posté en 2014 des commentaires  antisémites.

Avant qu'elle ne soit élue, Naz Shah avait partagé sur Facebook un montage montrant l'État d'Israël incrusté dans une carte des États-Unis sous le titre : « Solution pour le conflit israélo-palestinien : relocalisez Israël aux États-Unis », suivi du commentaire : « problème résolu ».
Le montage ajoutait  notamment que : « les prix du pétrole vont baisser, l’inflation va baisser, le monde entier sera heureux ».
Shah ajoutait  : «  Vous économisez 3 milliards de livres de frais bancaires que vous transférez chaque année » Elle avait également posté un commentaire parfaitement négationniste disant : « N'oubliez jamais que tout ce que Hitler a fait en Allemagne était légal. »

Livingstone  a tenté de la défendre en justifiant que: « ses remarques étaient exagérées, mais elle n'est pas antisémite ». Or Naz Shah a elle-même reconnu que ses propos étaient choquants. Elle a présenté des excuses à la Chambre des communes en disant: « J’accepte et je comprends que les mots que j'ai utilisé ont bouleversé et blessé la communauté juive et je le regrette profondément. L’antisémitisme est du racisme, point final"
Mais il apparaît déjà que Naz Shah a également publié d'autres déclarations antisémites, non incluses dans sa mise au point. Il s'agit notamment d'un tweet en août 2014, avec un lien vers un blog qui revendique que le sionisme a été utilisé pour « encourager » les Juifs à « exercer une influence politique au plus haut niveau de la fonction publique ».


Les révélations britanniques sonnent comme un avertissement particulièrement grave, montrant une diffusion de thèses antisémites, complotistes et négationnistes, au motif de défendre la cause palestinienne. Cette dernière se trouve au contraire salie et affaiblie par la tonalité antisémite de ces "soutiens".   

On constate aussi une  tolérance inexcusable à l'égard de positions racistes antisémites au sein de partis de gauche, puisque des mesures ne sont prises que suite à des révélations et scandales, alors que la direction du Labour était bien alertée et informée des horreurs diffusées. 
 
Après des scandales récents semblables au sein de la gauche en Espagne et en Grèce , un grand "ménage" et une vigilance approfondie sont nécessaires afin de combattre ce fléau.
     

dimanche 17 avril 2016

Procès Eichmann: 55 ans après un moment historique.


                                                       Eichmann lors du procès


C'est le 11 avril 1961 que ce procès historique débuta à Jérusalem, quelques jours avant le dix-huitième anniversaire de la révolte du ghetto de Varsovie, débutée le 19 avril 1943 et qui symbolise l'extermination des Juifs d'Europe de l'Est



Après la Seconde Guerre mondiale, le criminel de guerre nazi Adolf Eichmann s'enfuit d'Autriche et parvint en Argentine, où il vécut sous un nom d’emprunt, en bénéficiant à l'époque de protections et de la passivité de l’état allemand.


En mai 1960, des agents du Service de renseignement israélien s'emparèrent d'Eichmann et le transportèrent à Jérusalem afin qu'il y soit jugé.



Le procès Eichmann entraina une immense émotion et connut des scènes terribles lors de certains témoignages de rescapé.e.s.

Il révéla à une partie du grand public l'ampleur des atrocités nazies.

De nombreux survivants de la Shoah se sentirent enfin capables de raconter leur histoire.
 Le procès représente une étape importante dans la reconnaissance et la prise en compte du génocide des Juifs, mis en œuvre systématiquement dans toute l’Europe.



L'acte d'accusation, rédigé par le procureur général d'Israël,  Gideon Hausner, comportait quinze chefs d'accusation, dont ceux de crimes contre le peuple juif et de crimes contre l'humanité. 

Contrairement à différentes descriptions, dont celle de Hanna Arendt évoquant la" banalité du mal" et réduisant l'accusé à un rôle bureaucratique, Eichmann, mû par l'antisémitisme des SS dont il faisait partie, s'acharna à exterminer le plus grand nombre possible de victimes juives.



Après la conférence de Wansee de janvier 1942 qui systématisa et organisa le projet génocidaire, Eichmann fut chargé de coordonner les déportations de Juifs d'Allemagne et d'Europe de l'Ouest, du Sud et de l'Est, vers les camps de mise à mort.



Il agissait par le biais de ses représentants parmi lesquels Aloïs Brunner (lequel finit sa sinistre carrière auprès du régime Assad en Syrie) Theodor Dannecker présent notamment en France, Rolf Günther, Dieter Wisliceny et d'autres au sein de la Gestapo. 



Eichmann dressait les plans de déportation jusque dans les moindres détails. Travaillant avec d'autres organismes allemands, il gérait aussi la confiscation des biens des déportés et s'assurait que son service en bénéficie. Il organisa également la déportation de dizaines de milliers de Tsiganes

                                     En uniforme SS



Une des ses principales missions maléfiques se déroula à la fin de la guerre, en mars-décembre 1944, à Budapest, en Hongrie. Il y organisa de sa propre initiative la déportation et l'extermination des Juifs hongrois : sur 400.000 déportés, 275.000 périrent.


Eichmann fut aussi accusé d'appartenance à des organisations criminelles — les Sections d'assaut (SA), les SS, les Services de sécurité (SD) et la Gestapo (qui avaient été toutes été qualifiées de criminelles lors du procès de Nuremberg).



Déclaré coupable de tous les chefs d'accusation, Eichmann fut condamné à mort. Il fut pendu le 1er juin 1962. Son corps fut incinéré et ses cendres dispersées dans la mer, au-delà des eaux territoriales d'Israël. Ce fut le seul cas d'application de la peine capitale dans l'histoire de l’État d’Israël. 








samedi 9 avril 2016

Les néo-nazis ne sont pas racistes et ne troublent pas l'ordre public ( source judiciaire)

L'agression grave survenue à Agen en 2013 est d'une triste banalité: à la sortie d'un concert qu'ils savent notamment fréquenté par des jeunes plutôt progressistes,des néonazis rôdent et attendent leurs proies.Parmi les multiples victimes possibles, ils choisissent Icham, sur lequel les coups et les insultes spécifiquement racistes pleuvent. Il écopera  d'une ITT de 30 jours, tandis qu'un de ses amis est lui aussi agressé par le groupe de ratonneurs

A Agen, comme ailleurs en France, cette agression n'a rien d'extraordinaire, une des activités principales des groupes néonazis consistant à chasser en groupe, les vendredi ou samedi soir, partout où ils pensent pouvoir trouver des victimes. Les soirées étiquetées " gauchistes" par ces jeunes miliciens sont évidemment une place de choix, mais les boîtes de nuit dont ils savent qu'elles acceptent les jeunes issus de l'immigration également. Ainsi en novembre 2015, toujours à Agen, Fouzia et Houarda se font agresser dans une soirée, puis à l'extérieur de l'établissement par des jeunes qui font le salut nazi en chantant la Marseillaise , leur crachent dessus avant de les rouer de coups

Si l'affaire de 2013 a eu un écho national, c'est qu'elle intervenait cinq jours après le meurtre de Clément Méric, commis par des néonazis du groupe " Troisième Voie", organisation à laquelle appartiennent aussi les agresseurs d'Icham. Chez eux on retrouvera du matériel de propagande du groupe, et plusieurs arborent des croix gammées en guise de tatouage. Sur le moment, la condamnation de l'agression par le Ministre de l'Intérieur, notamment, laisse penser que le tabassage raciste ne restera pas impuni, tout comme le meurtre de Clément Méric. 

Mais comme à l'accoutumée, les néo-nazis ont des avocats compétents : et comme à l'accoutumée, les procédures vont traîner en longueur, tandis que les accusés , placés sous simple contrôle judiciaire , vivent paisiblement leur vie.

Trois ans plus tard, l'instruction n'est donc pas tout à fait terminée, mais le procureur a rendu ses conclusions: pour lui, le mobile raciste est exclu. Plus c'est énorme, plus ça passe. 

Sa thèse: puisque les néo-nazis s'en sont également pris à un jeune non-racisé , et que, de plus, l'altercation a eu lieu à la sortie d'un festival de musique qu'il étiquette "anarchiste", les néonazis, forcément, n'agissaient pas par racisme. Si sa thèse est retenue par le juge, la jurisprudence sera donc la suivante: on n'est pas victime de racisme si l'on se fait tabasser par des racistes, et qu'un accompagnant non racisé prend également des coups. On n'est pas victime de racisme si l'on est racisé et que l'on va à des évènements ayant une réputation progressiste, ou que l'on est soi-même progressiste et antifasciste.

Malheureusement, le raisonnement des procureurs ne relève pas de l'anecdote choquante et isolée. Bien au contraire ses prétendues justifications comme ses conséquences éventuelles font écho à une indulgence généralisée envers les membres de la mouvance néonazie.

De plus en plus, ceux-ci, lorsqu'ils se livrent à la ratonnade et à la chasse aux militants progressistes sont considérés comme étant les agressés, ou au minimum comme ayant agi avec des "circonstances atténuantes": ainsi , à Calais, un jeune néonazi ayant sorti une arme contre des migrants et leurs soutiens qui manifestaient , a-t-il été considéré par le parquet comme en état de "légitime défense" et exempté de toute poursuite

Trois ans après le meurtre de Clément Méric, l'ensemble des accusés sont libres, sous simple contrôle judiciaire. La thèse de la "bagarre" entre antifascistes et fascistes s'est imposée lors de l'instruction, et l'intention de tuer a pour le moment été écartée. Le travail de sape et de mensonge des avocats de l'extrême-droite a porté: pour la justice, comme pour beaucoup de médias complaisants, tout se résumerait à une altercation entre "bandes," les racistes d'un côté , les antiracistes de l'autre, tous ayant finalement une responsabilité,  et ne valant guère mieux les uns que les autres.

C'est ainsi que se banalise l'existence des milices ultra-violentes de l'extrême-droite, en même que son ascension électorale se poursuit. Les néo-nazis ne sont pas considérés comme un problème de société, et le traitement judiciaire et policier de leurs méfaits est donc à l'avenant.

Ainsi, lorsqu'à Marseille, plusieurs membres d'un groupe armé sont arrêtés et que les perquisitions permettent de mettre la main sur une bonne quantité d'armes, les médias évoquent un "groupuscule", et les jeunes miliciens sont immédiatement remis en liberté sous contrôle judiciaire. Nul ne crie au scandale, nul ne s'inquiète de ce qu'ils pourraient faire de leur liberté armée. Car leurs victimes potentielles ne font pas partie de celles qui sont reconnues par le discours politique dominant. Discours évidemment repris par les procureurs, qui désormais vont jusqu'à nier le racisme des néo-nazis. A Marseille, des "sources judiciaires" ont même déclaré à la presse que "que le trouble à l’ordre public est loin d’être évident dans cette affaire même si ce genre de groupes néo-nazis sont évidemment parfaitement inadmissibles"

On ne saurait être plus clair : la menace raciste et fasciste ne trouble pas l'ordre républicain, ou pas trop, et les populations menacées n'ont qu'à se débrouiller pour vivre avec.


Il faudra donc compter sur nous mêmes pour faire vivre l'antiracisme, si nous ne voulons pas mourir du racisme.



samedi 2 avril 2016

Orelsan, porte-parole des bourreaux légitimes, même devant la justice.

Après sept ans de procédures judiciaires, dont un passage par la Cour de Cassation, Orelsan a donc été relaxé, le 18 février pour les propos sexistes de la chanson " Sale Pute". L'arrêt de la Cour de Versailles vaut qu'on s'y attarde, tant son contenu concerne toutes les victimes potentielles de sexisme, d'homophobie ou de racismes. 
La Cour commence ainsi:

« Le domaine de la création artistique, parce qu’il est le fruit de l’imaginaire du créateur, est soumis à un régime de liberté renforcé afin de ne pas investir le juge d’un pouvoir de censure qui s’exercerait au nom d’une morale nécessairement subjective de nature à interdire des modes d’expression, souvent minoritaires, mais qui sont aussi le reflet d’une société vivante et qui ont leur place dans une démocratie. » Or, relève l’arrêt, le rap est « par nature un mode d’expression brutal, provocateur, vulgaire, voire violent puisqu’il se veut le reflet d’une génération désabusée et révoltée ».

La question qui s’est posée aux juges était donc de déterminer si les paroles incriminées cherchaient volontairement à injurier les femmes et à inciter à la violence contre elles ou si elles étaient d’abord et principalement « l’expression du malaise » d’une partie d’une génération. C’est cette deuxième voie que la cour d’appel de Versailles a retenue :

« Orelsan dépeint, sans doute à partir de ses propres tourments et errements, une jeunesse désenchantée, incomprise des adultes, en proie au mal-être, à l’angoisse d’un avenir incertain, aux frustrations, à la solitude sociale, sentimentale et sexuelle ». Les propos de ses personnages sont également, selon la Cour,  « le reflet du malaise d’une génération sans repère, notamment dans les relations hommes femmes ».

Relevant que le rappeur « n’a jamais revendiqué à l’occasion d’interviews ou à l’audience, la légitimité des propos violents provocateurs ou sexistes tenus par les personnages de ses textes », la cour estime que « la distanciation avec ces propos, permettant de comprendre qu’ils sont fictifs, est évidente ».

Sanctionner de tels propos « au titre des délits d’injures publiques à raison du sexe ou de la provocation à la violence, à la haine et à la discrimination envers les femmes reviendrait à censurer toute forme de création artistique inspirée du mal-être, du désarroi et du sentiment d’abandon d’une génération en violation du principe de la liberté d’expression », conclut la cour en prononçant la relaxe du rappeur.

Ces longs extraits de la décision montrent son caractère éminemment politique. Les juges de la Cour d'Appel ont clairement défini ce qui relève du malaise d'une "génération révoltée" , et quelles expressions du "malaise" ainsi défini peuvent faire l'objet d'une liberté d'expression absolue pour les artistes censés représenter cette fameuse "jeunesse". En clair, on est dans son rôle d'artiste "représentatif d'une génération " si on décrit avec complaisance les envies de meurtre d'un homme contre une femme. 


A peu près en même temps que la relaxe d'Orelsan, deux jeunes hommes auteurs de paroles certes peu amènes envers les forces de l'ordre, mais relevant d'un classicisme artistique également très banal dans le rap ont, eux écopé, en Charente,  d'une condamnation pour apologie de crime et injure publique envers un corps constitué . Eux ont eu beau évoquer leur liberté artistique et des références connues en matière de chansons contre la police , rien n'y a fait. Cette fois ce n'était pas de l'art, mais du délit.

Il ne s'agit pas d'exiger la judiciarisation de l’art, de la musique ni du rap. Le rap est violent par nature. Les films d’horreur le sont. La violence dans l’art ne date pas d’hier. Se mettre dans la peau de personnages odieux ou violents est aussi un procédé littéraire très banal. 

N'en reste pas moins plusieurs questions, qu'illustrent ces condamnations différenciées. Selon quels critères décide-t-on qu'un artiste qui s'exprime en disant "Je" crée un personnage et ne parle pas en son nom ? La Cour d'Appel de Versailles affirme qu'Orelsan n'ayant jamais exprimé de propos sexistes publics hors de ses chansons , il ne peut s'agir que d'un personnage fictif. L'argument ne tient évidemment pas: par définition, un artiste s'exprime principalement dans son œuvre, et ce qu'il dit à côté ne peut pas d'emblée infirmer le contenu de celle-ci. 
De plus, en matière de rap, dès 1996, les membres du groupe Ministère Amer étaient condamnés pour les paroles de leur chanson " Sacrifice de Poulet", et non pas au regard de ce qu'ils auraient dit ou pas à côté. 

La vérité, c'est que pour certains artistes, la question de la dissociation entre le "Je" de l'artiste et le "Je" fictif n'est pas posée par les juges.

D'une part, parce que le statut d'artiste lui même est construit en fonction de critères préexistants. AInsi Orelsan, rappeur encensé par la critique musicale, érigé en artiste global, et pas seulement considéré comme "rappeur", n'a pas le même statut devant un juge que les membres d'un petit groupe de banlieue, issus des classes populaires et "dangereuses". Dans ce dernier cas, l’œuvre est considérée comme la simple prolongation verbale de leurs errances sociales. Très nettement, dans la décision judiciaire comme dans beaucoup de défenses d'Orelsan, ce qui a été dit, c'est que l'homme ne pouvait pas être le personnage de la chanson, que c'était une "évidence"....évidence qui ne vaut pas pour des catégories sociales et racisées considérées d'emblée comme sexistes et violentes dans leur ensemble. "Détail" important, Orelsan, dans sa chanson néologise la mort sous les coups de Marie Trintignant, coups donnés par un autre chanteur blanc des classes moyennes, Bertrand Cantat, qui lui aussi a fait l'objet de milles défenses de son acte, forcément "accidentel", forcément pas compatible avec l'homme que chacun pensait connaître. 

D'ailleurs, Orelsan aura bénéficié des mêmes analyses complaisantes en ce qui concerne des textes explicitement homophobes ET attaquant la lutte contre l'homophobie: "bientôt pour prouver que t'es pas homophobe, il faudra que tu suces des types", voilà par exemple les paroles reprises dans un article de Libération, en 2011, article intitulé " Orelsan, ni pute, ni soumis", et prenant la défense du jeune homme. Un an plus tard, dans la rue, les réactionnaires allaient dire la même chose que lui, en nombre, et Libération trouverait la chose moins drôle et décalée. 

Ce que dessine la décision des juges de la Cour d'Appel, ce n'est donc pas tellement le portrait d'UNE génération de révoltés désenchantés, mais bien plutôt le contour sociologique des hommes dont le sexisme, sous forme d'art ou de violence pure , est toujours, sinon excusable , du moins compréhensible. On reste d'ailleurs songeur devant la similitude des mots décrivant une génération d'hommes "sans repères dans les relations homme-femme", avec ceux sans cesse utilisés par Alain Soral pour décrire la prétendue oppression exercée par les féministes: "mal-être, désarroi, sentiment d'ABANDON". Comme on est toujours abandonné par quelqu'un , que ce quelqu'un dans la chanson est une femme qu'on veut tabasser , on ne peut qu'en déduire une chose: pour la Cour d'Appel, l'appel à la violence sexiste est une réaction logique, sinon légitime aux actes concrets des femmes, ou du moins de certaines femmes. 

La liberté d'expression artistique est donc une nouvelle fois au service de l'oppression: la violence sexiste doit pouvoir se dire, faute de brider la création. Est-ce valable aussi pour l'expression de la violence raciste ? Force est de constater que très peu de plaintes sont déposées en France contre le rock ou le rap néo-nazi et identitaire. Dans ce domaine, aussi la liberté d'expression n'est guère remise en cause, comme le montrent d'ailleurs les nombreux concerts néo-nazis qui se tiennent en France chaque année, sans susciter une quelconque interdiction. Nul doute aussi, qu'avec une décision pareille, autorisant à mettre en scène la violence la plus dure contre une femme au nom de la "création artistique" d'une "génération désenchantée", les artistes racistes pourront eux aussi se targuer d'une certaine représentativité , d'un sentiment d'abandon, et d'un gros malaise. 

D'aucun répondront que les femmes n'ont qu'à répondre à Orelsan et mettre en scène la violence contre les hommes: certaines l'ont fait , par exemple le groupe CLIT , dans une parodie d'Orelsan intitulée Saint Valentin. Parodie immédiatement censurée et à plusieurs reprises pour " Contenu sexuellement explicite" par YouTube. Comme quoi, la liberté d'expression, pour les femmes  n'a même pas besoin d'être censurée au tribunal, une plate-forme commerciale peut très bien s'en charger. En estimant que des femmes nues sont de nature à perturber les mineurs, quand la mise en scène de violences contre les femmes est au contraire banalisée, du moins lorsqu'elle émane d'hommes issus de la majorité dominante. 

L'affaire Orelsan , loin d'être anecdotique, reflète au contraire une réalité sociale et culturelle très française, à la fois ancienne et très actuelle: le privilège du "second degré" comme de l'"expression artistique" du racisme , de l'antisémitisme , du sexisme et de l'homophobie pour certaines catégories de la population. De Céline à Houellebecq, en passant par Orelsan ou Marc Edouard Nabe, les justifications du pire restent toujours les mêmes, le "talent", "la provocation réussie", la nécessité " de comprendre l’œuvre en entier" autoriseraient toutes les formes d'expression de la domination, et rendraient même celle-ci " subversives" et "révoltées". 

Mais les faits sont têtus: fantasmer sur le meurtre des femmes est si peu l'expression d'une révolte quelconque, que même la très conservatrice Cour d'Appel de Versailles l'excuse.