mercredi 29 mars 2017

White Wolf Klan: une radicalisation très bien tolérée

Serge Ayoub et Claude Hermant,

"Mourain a enfoncé ses pouces dans les yeux de la victime, a léché le sang sur son visage puis l'a mordue. "

C'est un extrait du compte rendu d'audience fait par une journaliste au procès des 18 prévenus , âgés de 22 à 53 ans qui composaient le White Wolf Klan. La scène décrite est celle du lynchage d'un jeune néo-nazi désigné comme traître par d'autres néo-nazis.

Parmi eux Jérémy Mourain, présenté comme le leader, un jeune homme qui passa dans la presse locale pour la première fois à l'âge de dix-huit ans. Un soir, lui et d'autres néo-nazis avaient choisi un peu au hasard, beaucoup au faciès , un homme à "ratonner". Ils avaient fait la chose très classiquement , tabassant la victimes à coups de barre de fer.

Parmi eux, Serge Ayoub. Celui-ci apparaissait déjà dans la presse à la fin des années 80, on le vit même parader à la télévision, dans ces années là, invité pour faire le spectacle et le faisant fort bien, à condition d'apprécier les parodies du 3ème Reich. En 1990, déjà Serge Ayoub fut mêlé à une histoire de ratonnade, celle qui finit par la mort de James Dindoyal, un soir de beuverie raciste pour deux des lieutenants d'Ayoub de l'époque.

Ce meurtre là, dans une mouvance dont il était déjà la star, n'empêchera pas que les chaînes d'information invitent Serge Ayoub , qui paradera de nouveau sur les écrans , un soir de 2013, alors qu'un jeune antifasciste, Clément Méric  vient d'être tué  par d'autres petits soldats du chef néo-nazi. Pour donner "sa version des faits".

La scène pourtant hallucinante ne choquera pas grand-monde. Serge Ayoub avec ses outrances et son cirque sordide de Poujadiste body buildé est télégénique, Dieudonné l'a bien compris qui l'invitera lui aussi suite à son passage dans des médias qu'on aurait pu croire plus sélectifs que l'antisémite patenté.

Le néo-nazisme en France , est ainsi vécu : un truc de "groupuscules" folkloriques et insignifiants, qui, de temps en temps, fait des morts et des blessés. James Dindoyal, assassiné le 18 juin 1990. Brahim Bouarram assassiné le 1er mai 1995. François Chenu , assassiné le 14 septembre 2002, par des néo-nazis arrêtés le 1er mai de la même année pour avoir tenté de ratonner Abdel S. , mais relâchés juste après les présidentielles. Clément Méric , assassiné le 5 juin 2013. Et bien d'autres Quant aux blessés ils sont juste innombrables, et on les croise en général seulement dans les brèves de la presse locale.

Parfois, il faut des années pour savoir qu'un crime atroce a été commis par des néo-nazis. C'est en 2016, que deux frères sont arrêtés pour avoir violé une fillette en 2004, à la sortie d'un meeting d'extrême-droite. Ils voulaient faire accuser " des étrangers", et en tout cas ne seront retrouvés que par hasard, des années plus tard.

En France, on cherche peu les néo-nazis. Et même quand on les a trouvés, on les laisse courir et agir . Au début des années 2010, alors que Serge Ayoub formait les jeunes tueurs de Clément Méric et les néo-nazis du White Wol Klan, une de ses vieilles connaissances Claude Hermant, qui commença sa carrière dans le service d'ordre du FN, animait la Maison Flamande dans le Nord. La "Maison" qui entre autres choses organisait des stages commando , avait pignon sur rue. Dans l'arrière salle, Hermant faisait du trafic d'armes, et indicateur de police aussi. Ses armes ont servi à l'attentat de l'Hypercacher.

La petite histoire des néo-nazis croise parfois celle de ceux que tout le monde s'accorde à reconnaître comme terroristes et pas comme "jeunes paumés", comme "groupes armés", et pas comme "groupuscules". Mais en France de ces croisements là, on ne fait pas toute une Histoire.

Ce n'est plus le cas ailleurs en Occident. 
Ce n'est pas une question de sensibilité antifasciste plus forte, mais une question de nombre de morts et de fréquence des attentats.

La tuerie raciste perpétrée dans une mosquée de Quebec en janvier 2017 , par un jeune étudiant islamophobe a fait six victimes. L'attentat est intervenu même pas un mois après le procès de Dylan Roof qui avait, lui, choisi une église de Louisiane fréquentée par la communauté noire pour agir exactement de la même manière le 19 juin 2015: entrer et tuer neuf personnes.

Entre ces deux tueries, les attaques destinées à tuer ont frappé un peu partout en Europe et aux Amériques : en octobre 2015, l'actuelle maire de Cologne , en campagne se fait poignarder par une jeune raciste et en réchappe.

Le 16 juin 2016, Jo Cox députée anglaise est poignardée à mort par un néo-nazi membre d'un groupe américain avec lequel il était en contact depuis des années par le biais des forums et des réseaux sociaux.

Le 21 juillet 2016, un jeune homme abat neuf personnes dans un Mac Donalds à Munich. L'attentat est d'abord attribué à Daech, alors que la tuerie a été commis le jour anniversaire du massacre de masse commis par Breivik. Finalement, comme cet élément le laissait présumer, le tueur s'avère être fasciné par Hitler et avoir agi avec des mobiles racistes.

En octobre de la même année, un policier hongrois est abattu par un néo-nazi lors d'une opération de police à son domicile. En décembre, aux Etats Unis, un homme tire à l'arme lourde dans une pizzeria fréquentée par Hilary Clinton et designée par les médias trumpistes comme lieu d'un trafic pédophile.

La fréquence des attaques armées, le nombre des victimes commence donc à apparaître au grand jour au fur et à mesure que la menace s'intensifie. 

 La plupart de ces tueurs ont  des caractéristiques similaires : ils se sont socialisés au moins partiellement de manière virtuelle, et se reconnaissent dans une mouvance qui n'a pas de réelles frontières, bien plus que dans l'appartenance nationale à tel ou tel groupe. Pour la plupart, ils affichaient ouvertement leurs convictions et bien souvent leur intention de passer à l'acte sur les forums néo-nazis, mais aussi sur ceux des extrême-droites parlementaires. La plupart sont jeunes et s'ils ont agi en solitaires, ce n'est pas par désintérêt pour les mouvances organisées mais parce qu'ils souhaitaient manifestement laisser leur nom dans l'Histoire et dépasser le stade du militantisme collectif tourné vers une violence d'intensité globalement un peu plus basse, celle des Ayoub et des Mourain, mais qui aboutit aussi au meurtre. Ce qui les distingue d'autres militants d'extrême-droite, ce n'est pas une adhésion plus forte aux théories racistes, mais assez souvent des pulsions  autodestructrices qui les amène soit au suicide, comme le tueur de Munich , soit à tout faire pour être condamné à mort, comme cela a été le cas pour Dylan Roof.

Car, pour ce qui est de la violence , leurs actes s'inscrivent dans une montée en puissance globale de la violence raciste organisée : lorsque les circonstances semblent favorables, ce sont non pas quelques individus qui passent à l'acte mais des centaines et des milliers : après le Brexit, au Royaume Uni, une vague de violence raciste , antisémite, islamophobe et homophobe frappe tout le pays. De la même manière après l'élection de Donald Trump, mosquées et synagogues sont incendiées ou profanées avec des symboles racistes, dont la croix gammée, tandis que les agressions individuelles se multiplient à une vitesse exponentielle.

En Allemagne, le mouvement islamophobe Pegida et la montée en puissance électorale de l'AFD s'accompagnent d'attaques ininterrompues contre les lieux d'accueil des migrants, incendies et même attaques à la bombe défraient la chronique.

C'est le deuxième niveau de l'activisme fasciste, les campagnes de violence massive, qui cumulent les attaques graves contre les personnes et les biens, et les actions de basse intensité : celles-ci sont aussi internationalisées et utilisent les mêmes symboles à travers tout l'Occident. Accrocher des abats de porcs ou de sanglier sur les mosquées, le tout souvent assorti d'une croix gammée est ainsi devenu le happening nocturne préféré des militants d'extrême-droite aussi bien en France qu'au Canada.

Le troisième niveau a lui aussi passé un cap : il a le visage du Président des États-Unis, Donald Trump. L'homme le plus soutenu par l'extrême-droite mondiale après Poutine. L'homme qui a affiché sur Twitter le symbole des suprémacistes blancs, Pepe la Grenouille. L'homme qui gouverne avec Steve Bannon, tenancier d'un des médias conspirationnistes racistes les plus lus au monde.

Quiconque veut bien prendre un tout petit peu de hauteur a donc une vue d'ensemble parfaitement claire : une extrême-droite mondialisée avec son sommet qui compte désormais deux chefs d'Etat parmi les plus puissants au monde. Une base immense qui se socialise désormais en ligne et agit non pas seulement en sortant de réunions physiques mais en répondant aux consignes données par des médias internationaux ayant leurs déclinaisons locales dans tous les pays occidentaux. Une base qui n'a nul besoin d'aller assister à des conférences pour se gaver de propagande mais peut acquérir tout le corpus fasciste en se connectant instantanément aux mêmes médias, qui font de la désinformation en temps réel, mais proposent aussi un background historique et théorique.

Pour ce qui est de la violence, d'ailleurs, si les sites les plus radicaux ne se privent pas d'y appeler, les plus visités ont une autre méthode , la propagande par l'exemple qui fonctionne parfaitement bien : en France, l'un des sites qui recense le plus précisément les actes de haine à travers le monde , et ne rate pas un seul acte raciste dans l'Hexagone n'est pas celui d'une organisation progressiste, mais Fdesouche . Grâce à ce qui est devenu un des médias les plus visités en France, le jeune fasciste le plus isolé qui soit, connaîtra quasiment en temps réel, les actions solitaires commises partout contre des mosquées, des locaux de gauche , des synagogues et les codes de reconnaissance qui vont avec. Il saura donc qu'il n'est pas seul et que son acte, ou celui de ses quelques Kamarades,  en apparence isolé s'inscrira bien dans des campagnes très vastes

Oui, mais alors, pourquoi la France est-elle épargnée ? La question revient souvent dans les débats, posée de bonne foi, souvent, mais aussi pour minorer la menace d'extrême-droite, et insister sur le danger unique de Daech. En réalité la France n'est pas « épargnée » : en décembre dernier par exemple, un homme a été poignardé dans le bus, par un raciste qui avait l'intention de tuer celui qu'il avait désigné comme « salafiste ». Plusieurs attaques incendiaires graves ont visé des locaux destinés aux réfugiés pendant tout l'hiver.
Les réseaux néo-nazis sont identifiés: plusieurs d'entre eux ont eu quelques ennuis policiers récemment, et à chaque perquisition  on a trouvé des armes chez les militants.

On ne se situe donc pas dans le cadre d'une réalité française différente de celle des autres pays occidentaux, mais dans une perception de la réalité qui diverge sur la menace de la violence néo-nazie. 

Revenons-en aux néo-nazis du White Wolf Klan. Libération les appelle "nazillons"et "bras cassés . Le Monde note qu'"il sera peu question de l'idéologie néo-nazie" à l'audience....et n'en parle guère non plus dans l'article, préférant aligner des éléments de peu d'intérêt comme le costume-cravate de Serge Ayoub. LCI met sur le même plan dans le titre de son article les "ratonnades" et les "vols de viande". La plupart des articles consacrent d'ailleurs autant de paragraphes aux délits mineurs de droit commun commis par les prévenus qu'à leurs actes racistes , leurs actions de réprésailles avec actes de torture contre d'autres membres de leur mouvance. Malgré la relative médiatisation de l'affaire, ce qui se dégage du compte-rendu global , c'est l'image d'un "groupuscule local", de jeunes délinquants déstructurés, une "bande" ,  un fait divers particulièrement sordide, un peu folklorique et isolé. En résumé, quelque chose qui appelle tout, sauf une analyse et une réponse sociale et politique. C'est d'ailleurs le sens profond du suffixe "illon" appliqué à nazis. Qui parle de "djihadillons" , même lorsque des interpellés ne sont pas allés jusqu'à l'attentat ?

Beaucoup d'articles se concluent d'ailleurs benoitement sur une information pourtant significative : Serge Ayoub a fondé un nouveau groupe, un "gang de motards", nous dit-on. 

Dans la France de 2017, sous l'état d'urgence, on laisse donc les "gangs" néo-nazis se développer à visage découvert. On ne ferme pas les locaux où alternent concerts avec saluts hitlériens et petites sauteries racistes  après les congrès du FN, ni les librairies négationnistes  même lorsqu'elles sont filmées en caméra cachée et que le documentaire passe en prime-time sur C8. 

Les victimes du néo-nazisme tombent au fil des années sans qu'on les relie entre elles. James Dindoyal, Brahim Bouarram, Clément Méric, François Chenu ne sont que les victimes de "groupuscules de bras cassés". 

Les ratonnés, les tabassés, les agresséEs , toutes celles et ceux dont les restaurants, les locaux, les lieux de cultes, les hébergements sont incendiés, comptent peu, car on ne les compte jamais qu'une par une. 

Quant aux jeunes néo-nazis, on ne demandera à personne de les plaindre. Mais on est pas forcés de les déshumaniser: on est en droit de se demander ce qu'aurait pu ne pas devenir Jérémy Mourain, qui n'a même pas trente ans et a commencé sa carrière jeune mineur. Il n'y avait aucune fatalité à ce qu'il croise les bars et les Maisons Identitaires, aucune fatalité à ce qu'il fantasme sur un Serge Ayoub à la parade depuis trente ans, aucune fatalité à ce que personne , à un moment donné, ne se préoccupe du fait que des jeunes gens en soient à monter des organisations armées dont le nom renvoie à ceux des suprémacistes blancs américains, dont les meurtres sont innombrables. Il n'y avait aucune fatalité non plus à ce qu'un barbouze comme Claude Hermant puisse vendre des armes qui allaient tuer les victimes d'un attentat antisémite tout en tenant une friterie où l'on apprenait à ratonner. 
Seulement, à l'heure où la "déradicalisation" est devenue le mot à la mode, force est de constater que la radicalité néo-nazie est en France un élément du décor très bien toléré.

Et le verdict du procès du White Wolf Klan le démontre une fois de plus.

Forcément , nous sommes dans un pays où la candidate qui arrive en tête des sondages a parmi ses bras droits un vétéran d'un groupe mythique du néo-nazisme, le GUD. 
Naturellement, aucun article de presse ne mêlera les noms d'Axel Loustau, de Frédéric Châtillon et de Jérémy Mourain. Les premiers sont les alliés d'une extrême-droite devenue respectable, le second fait partie des soldats perdus sacrifiés sans y penser. Un "nazillon", ça ne compte pas. Ses victimes non plus.Jérémy Mourain a donc été condamné à neuf ans de prison, c'est le seul mandat de dépôt prononcé à l'audience. Serge Ayoub est relaxé une nouvelle fois, libre d'aller créer d'autres groupes armés , d'enrôler d'autres jeunes nazis.

MEMORIAL 98





lundi 20 mars 2017

Conférence avec Mourad Benchellali et Marie Peltier: « Le 11 septembre 2001, porte d'entrée dans le monde de la post-vérité ? »



 
Conférence avec Mourad Benchellali et Marie Peltier

« Le 11 septembre 2001, porte d'entrée dans le monde de la post-vérité ? »
Quinze ans après le 11 septembre, nous vivons toujours dans l'ère ouverte par les attentats mais aussi par les idéologies dévastatrices qui mêlent finalement les thèmes antisémites et islamophobes de la conspiration et celles de « la guerre des civilisations ».

L’élection de Donald Trump à la présidence a été soutenue dans le monde entier par les médias conspirationnistes les plus importants. Le directeur d’un de ces médias, Steve Bannon, joue un rôle crucial au cœur du pouvoir US.

Un nouveau vocabulaire se fait jour, porté par ceux qui ont fait métier de la dénonciation d'un prétendu « Système », terme nébuleux propre à toutes les théories conspirationnistes et stigmatisantes Ceux là sont désormais au pouvoir et propagent les mensonges qu'ils nomment  « « faits alternatifs », fake-news, post-vérité…
Les mensonges et manipulations complotistes sont émis en direct de la Maison-Blanche et du Kremlin, mais aussi par des candidat.e.s à la présidentielle en France

Le rôle de toutes celles et ceux qui veulent un autre monde que celui de Trump, Assad, Daech,  Poutine et Le Pen est de réapprendre à poser les bonnes questions et à chercher à y répondre. Pas seulement en paroles mais aussi en actes de solidarité.

Mourad Benchellali est aujourd'hui formateur en insertion professionnelle. Il fut, entre autres, détenu à Guantanamo après le 11 septembre. Il s’exprime là où on veut bien l'écouter et parle de son expérience qui n'entre pas dans les cases des récits tout faits, du repenti ou de l'ex-djihadiste. Un parcours qui aboutit aujourd'hui à une démarche de dialogue et de paix , une voix qui ne prétend pas imposer une seule voie. 
Le Piège de l'Aventure, Robert Laffont 

Marie Peltier est historienne et enseignante, auteure d'un ouvrage sur le complotisme
Elle travaille à déconstruire deux visions conspirationnistes et racistes jumelles: celle qui prétend que l’histoire du  monde est uniquement l'oeuvre de complots ourdis par des forces puissantes et obscures, qui finalement sont toujours les Juifs, et celle qui prétend qu'il y a bien un complot, le conspirationnisme lui-même. Celui-ci serait le symptôme de la « guerre des civilisations » en cours, l'arme des ennemis intérieurs de nos sociétés, les Musulmans, en dernier ressort. 

L’ère du complotisme, maladie d'une société fracturée



Conférence organisée par Memorial 98 : l'association MEMORIAL 98, qui combat contre le racisme, l'antisémitisme et le négationnisme, a été créée en janvier 1998, dans le cadre du centenaire de l'affaire Dreyfus. 
Son nom fait référence aux premières manifestations organisées en janvier 1898, pendant l'affaire Dreyfus, par des ouvriers socialistes et révolutionnaires parisiens s'opposant à la propagande nationaliste et antisémite de l'époque.

Le 8 avril à 19h 
Salle Jean Dame
8, Rue Léopold Bellan
75002 Paris
Métro Sentier  ( L3)

Inscription obligatoire par mail: 98memorial@gmail.com


lundi 6 mars 2017

Pourquoi les super-héros n'ont il pas libéré Auschwitz ? Les comics et la Shoah


Depuis "Maus", l'idée que la Shoah puisse être évoquée et même être le sujet principal d'une bande dessinée n'a plus rien d'étonnant. Dans le même temps, à part Maus, aucun autre nom d’œuvre ne vient spontanément à l'esprit lorsqu'on cherche des BD évoquant le génocide commis par les nazis. 

Or l'extermination planifiée des Juifs par les nazis a marqué les esprits des artistes qui avaient choisi le mode d'expression de la BD tout autant que celui de ceux d'autres disciplines. Mais la BD reste un art de seconde zone au yeux de beaucoup et même si aujourd'hui on veut bien élever quelques auteurs au rang des écrivains ou des cinéastes, le reste de la production, tout comme c'est le cas pour la science-fiction, reste souvent ignoré des critiques, surtout en France. 

Ignoré des criques mais massivement apprécié par la population: et l'image de la Shoah retransmise par les auteurs de bande dessinée a joué  un rôle dans la construction de la mémoire collective. C'est donc à très juste titre que le Memorial de la Shoah a choisi d'organiser une exposition qui durera jusqu'au mois d'octobre "Shoah et bande dessinée" : elle explore des dizaines d'années de productions artistiques aux Etats Unis , en Europe mais aussi au Japon. 

L'exposition a notamment permis un évènement assez inédit: la présence pour une conférence de Chris Claremont, scénariste des X-Men. Il a choisi de faire d'un des héros les plus complexes et les plus appréciés de la série, Magneto, un survivant de la Shoah, mais aussi  un mutant confronté au racisme d'une société américaine dont une partie veut envoyer dans des camps ou tuer ces êtres différents, craints et haïs pour leur pouvoir. La conférence au titre bien choisi " Pourquoi les super héros n'ont-ils pas libéré Auschwitz ?  a réuni un public assez particulier, dont une grande partie connaissait par cœur l'histoire des X-Men, pour avoir grandi avec , et dont la réflexion sur un génocide réellement survenu s'est aussi fondée, dans l'adolescence, par la lecture d'une fiction populaire. 

Tal Bruttman, historien et chercheur sur le génocide mais aussi sur l'antisémitisme français des années 30, auteur notamment du Que Sais Je , Les 100 mots de la Shoah, mais aussi fan des X-Men  a participé à l'organisation de l'exposition . Il a bien voulu répondre à nos questions.



D'abord pour nos lecteurs et lectrices qui ne connaissent pas grand chose à l'univers des comics, peux-tu nous faire un (bref) panorama des séries du genre où l'évocation de la Shoah et du nazisme joue un rôle marquant ? Les nazis présentés en « super-vilains » combattus par les super-héros sont un thème important et récurrent pendant la deuxième guerre mondiale mais aussi dans les années 50. L'évocation de l'antisémitisme est-elle contemporaine de cette trame là où va-t-elle seulement apparaître plus tard, notamment avec les X-Men ? 
 

Le premier Captain America, qui date de mars 1941, a pour couverture un Captain America s’attaquant à Hitler. Or ce comics paraît alors que non seulement les États-Unis ne sont pas encore entrés dans la guerre (il faudra attendre la fin de l’année 1941 et Pearl Harbor) mais l’isolationnisme est encore prédominant, sans même parler des courants favorables au nazisme qui pèsent d’un point important – à l’image d’America First et de Charles Lindbergh. Les deux auteurs, Jack Kirby et Joe Simon seront régulièrement menacés d’ailleurs à la suite de cette publication.

Puis avec l’entrée en guerre des Etats-Unis, un grand nombre de comics mettent en scène les super-héros combattants tant contre le IIIe Reich que contre le Japon impérial. Si on prend Captain America, l’un des super-vilains les plus importants (jusqu’à aujourd’hui) est Crâne rouge, agent du 3e Reich. En revanche la question de l’antisémitisme est très largement absente, même si, sur quelques couvertures (notamment à nouveau Captain America) figurent des Juifs persécutés par les Nazis.







Chris Claremont, l'un des scénaristes les plus connus des X-Men a lui même séjourné dans un kibboutz. Penses-tu que l'évocation historique du génocide a lieu dans les comics à cause de dessinateurs et scénaristes eux même personnellement ou culturellement touchés , ou est-ce que c'est un phénomène plus large, qui se retrouve d'ailleurs aussi dans la science-fiction américaine des années 60 ou 70 ? 
 

On peut y voir plusieurs raisons. D’une part, un nombre important de créateurs de Comics books étaient juifs, des années 1930 aux années 1970, pour une raison historique, liée au racisme aux Etats-Unis : le métier prestigieux d’illustrateur dans les revues était fermé à ceux qui n’était pas WASP. Pour les enfants d’immigrés – Juifs mais aussi minorités catholiques comme les Italiens ou les Polonais –, le principal débouché artistique a été la création du Comics dans les années 30, et particulièrement les super-héros (ce que montre très bien le roman de Michale Chabon, couronné d’un Pulitzer, Les Aventures extraordinaires de Kavalier et Clay).

 Si on relève des références liées aux origines de ces créateurs, elles sont cependant loin d’être centrales, et l’évocation de l’antisémitisme est absente de la production. Sans doute faut-il y voir un choix volontaire des auteurs, mais il ne faut pas négliger le poids du "Comics code authority" durant les années 1950, qui instaure un carcan des plus pesants sur les comics, et interdit quasiment toute forme d’allusion politique. Des petites touches, ici ou là, montrent cependant des messages « politiques » : ainsi des personnages noirs « normaux » (ni caricaturaux, ni délinquants, juste des individus comme les autres) régulièrement dessinés dans différentes séries dans les années 1960, alors que le ségrégation est encore à l’ordre du jour et que la lutte pour les Droits civiques bat son plein. Reste que dans la floraison de super-héros qui sont créés avec le Silver Age (au début des années 1960), une série se distingue, en raison de sa trame, les X-Men : des individus rejetés par la majorité de l’humanité en raison de leur différence. On ne peut s’empêcher de voir là une allégorie de l’antisémitisme, même si initialement rien n’est explicite à ce sujet. L’allégorie est d’ailleurs assez vide pour pouvoir incarner toutes formes de racisme ou de discriminations.

En fait il faut attendre les années 1970 pour voir apparaître l’évocation explicite de « thèmes adultes », de plus en plus d’auteurs remettant en cause le comics code. Et avec l’émergence de la prise de conscience autour de la Shoah durant la même période (diffusion de la série Holocaust à la télé par exemple), on assiste à l’apparition de ce thème dans la production de la fin des années 1970, le point d’orgue étant incarné par le choix de Claremont de faire de Magneto un rescapé d’Auschwitz.



Comment cette irruption de la Shoah dans l'univers très « divertissement » a-t-il été perçu socialement au fil du temps ? Est-ce qu'il y a eu des gens choqués, des débats sur le sujet, comme il y a pu en avoir sur certains films ou sur certains romans qui « scénarisaient » le génocide ou des survivantEs au génocide ? Et ce d'autant que le grand méchant des X-Men par exemple, c'est Magneto, lui même survivant du génocide et obsédé par la vengeance.

Il ne me semble pas que, initialement, l’introduction de la Shoah ait attiré des critiques. On peut sans doute y voir, entre autres raisons, le fait que les Comics étaient encore à cette période (comme la BD en général) un genre considéré comme, au mieux, « mineur », pour ne pas dire méprisé. Et donc peu regardé ou scruté. En outre, il s’agit de références à la Shoah, et non de représentations de celle-ci à proprement parler, ce qui fait une différence fondamentale. En outre, la figure de Magneto, de Super-vilain, archi-ennemi des X-Men initialement, est peu à peu devenue celle d’un individu bien plus complexe, et donc moins archétypal que la plupart des personnages de cet univers incarnant le « bien » ou le « mal ». L’introduction de la Shoah dans ses origines ajoute une dimension, et fournit une explication sur la position qu’il adopte, se défier des « autres », auxquels il n’accorde aucune confiance, pour défendre les « siens ».



Peut-on avoir aussi une lecture antisémite des X-Men au moins dans les premières séries, puisqu’ensuite, Magnéto évolue beaucoup et sauve les X Men à de nombreuses reprises ? En tant qu'historien, est-ce que tu vois un lien entre la manière dont les travaux historiques sur la Shoah vont permettre une prise de conscience sur la spécificité du génocide commis contre les Juifs et les Roms, et la manière dont la représentation de la seconde Guerre Mondiale évolue dans l'univers des comics ? 
 

Magneto est sans doute, et depuis longtemps, l’un des personnages préférés des lecteurs – probablement au même niveau que Wolverine. Il me paraît donc difficile de porter une lecture antisémite à son sujet. Quant aux travaux des historiens, il est difficile d’en mesurer l’impact direct. Maus par exemple, à sans doute joué un rôle bien plus important que tous les travaux scientifiques, ne s’adressant tout simplement pas à un même public. Il ne fait cependant guère de doute que les travaux historiques perfusent lentement et influencent (un peu) la production : si on reprend Maus, Spiegelman s’est énormément documenté et appuyé son récit sur les travaux des historiens concernant Auschwitz par exemple. On peut voir aussi cela dans les X-Men, comme par exemple dans le Magneto : testament, qui revient justement sur les origines de Magneto et la Shoah. 



Est-ce que la BD a joué un rôle dans l'engagement qui est aujourd'hui le tien, c'est à dire la mémoire et l'histoire du génocide ? 
 

Difficile à répondre, mais sans nulle doute cela a joué un rôle dans ma « formation » et participé à un degré ou un autre à cela. Outre les X-Men, un de mes premiers souvenirs de lecture de BD est la Bête est morte, petit bijou réalisé en France durant l’occupation et publié à la Libération.

Plus globalement quel est ton regard d'historien sur l'apport de la BD à une certaine conscience antiraciste populaire alors qu'elle est quand même avant tout produite pour être vendue, dans une époque où notamment tout ce qui relève de ce domaine est dénoncé par les antisémites comme de la « propagande mondialiste et impérialiste" ?

Chez certains lecteurs il a une bonne part de schizophrénie : les mêmes qui lisent cela, vont voir les X-Men au cinéma etc peuvent en même temps tenir ces propos. Tous ne portent pas le même regard sur cette production, et n’y voient pas, ou ne veulent pas voir, les différents messages véhiculés, se contentant du « premier degré ».



Et la dernière question, fondamentale pour tous les fans des X-Men devenus antiracistes par la suite. Étais-tu de ceux qui trouvaient que Magneto avait quand même un peu raison, et que face aux nazis en train de prendre le pouvoir, les mutants devaient prendre l'offensive ?



On peut voir dans Magneto l’incarnation de pas mal de figures historiques : Malcom X, contre le professeur Xavier qui serait Martin Luther King par exemple. Claremont dit avoir pensé à Menachem Begin, incarnant la droite dure du sionisme à la création d’Israël et capable de faire la paix avec Sadate. De fait, Magneto ne manque pas d’arguments face à l’histoire, et n’a pas forcément, ou totalement, tort.

MEMORIAL 98

Pour aller plus loin: 

Memorial de la Shoah ; Shoah et bande dessinée
Entrée libre – 1er étage
Pour suivre l’exposition sur les réseaux sociaux : #ExpoShoahBD
Visites guidées gratuites de l’exposition pour les individuels les jeudis 13 et 27 avril, 11 et 25 mai, 8 et 22 juin, 27 juillet 2017 de 19h30 à 21h. Sans réservation préalable.