mercredi 4 janvier 2017

˝Petit Pays˝, à lire absolument.







Selon l’idéologie raciste préparant et justifiant le génocide de 1994 au Rwanda, les Tutsi venus « d’ailleurs » se distingueraient par leur intelligence et la finesse de leurs traits, contrairement aux Hutu qu'ils considèreraient comme inférieurs.

Gabriel, le personnage principal du roman a dix ans. Avec sa petite sœur, ils s'amusent à reconnaître un Tutsi d'un Hutu en suivant les critères énoncés par leur père. Un Hutu serait petit avec un gros nez, tandis que les Tutsi seraient grands et élancés. Tout va bien jusqu'au moment où un passant grand et mince possède un gros nez… C'est le prologue de ce roman plein d'humour et de gravité.

Le récit se situe au Burundi, « petit pays » limitrophe du Rwanda.
C'est là que Gabriel est né. Il va nous emporter dans l'univers des petits et grands bonheurs de son enfance à laquelle il ne veut pas renoncer.
Le père de Gabriel est français, sa mère est rwandaise. La famille vit dans un quartier aisé de Bujumbura (capitale du Burundi).
Gabriel, surnommé Gaby, fréquente l'école française.  

Lui et ses quatre copains sont inséparables. Comme Gabriel, trois d'entre eux ont la peau claire. Une distinction plus ou moins acceptée selon les circonstances. Ils se retrouvent dans un coin de l'Impasse, ˝petit pays˝ bordé d'habitations élégantes dissimulées par les bougainvilliers. C'est là qu'ils habitent les uns et les autres. Ils devisent, ils s'amusent, ils rient.

Le bonheur c'est le Combi Volkswagen, sur le terrain vague. Une cachette secrète, la caverne, le refuge, le paradis où ils font les quatre cent coups comme de voler les mangues de Madame Economopoulos pour les revendre.

Le bonheur c'est le cabaret tout au bout de l'Impasse. On y boit de la bière, on y parle politique. Le bonheur c'est la famille de sa mère et plus particulièrement un de ses frères, chanteur, poète et militant du FPR (Front patriotique du Rwanda, qui défend les Tutsi), l'odeur du frangipanier, le rouge de l'hibiscus, la multitude colorée des colibris, le lac Tanganyika. Et Laure, sa correspondante française comme lui, en classe de CM2. Elle habite Orléans.

Une parcelle de bonheur va être perdue : son père et sa mère se séparent. Trop de différences culturelles entre eux. Son père se comporte quelquefois en ˝colonisateur˝ à l'égard de ses serviteurs ou de son épouse. Il refuse d'entendre qu'elle ne se sent pas chez elle au Burundi. En effet, elle a dû fuir son pays natal après les massacres de 1963 au Rwanda à l' encontre des Tutsi , alors qu'elle n’avait que quatre ans. Elle se vit  toujours comme une réfugiée. Son mari n'a pas réagi lorsqu'un de ses amis, colon, a traité son domestique de macaque, de singe et aussi de ˝nègre˝. Une goutte qui a fait déborder le vase : c'est la séparation.

Nombre de difficultés liées à la différence de cultures ethniques, sociales et politiques sont abordées entre les lignes, au hasard des discussions entre adultes.

Ainsi cohabitent Donatien, le contremaître zaïrois, Innocent,  jeune burundais Hutu et Protée d'origine Tutsi. C'est entre eux que  vont apparaître les prémices des antagonismes politiques annonçant le drame en perspective.

Le bonheur quand Gabriel fête ses onze ans. Au déjeuner : du crocodile grillé, de la bière de banane et un beau vélo rouge.

Le président récemment élu du Rwanda  est assassiné et tout bascule. La peur s'empare de la bande.

Les copains veulent se défendre et se reconvertir en gang armé. Gabriel refuse d'entrer en guerre. Il va découvrir un autre refuge, la bibliothèque de Madame Economopoulos ; il dévore les livres qu'elle lui prête. C'est l'évasion vers un monde plus tolérable, afin de ne pas abandonner la douceur et les rires de l’enfance.
Il va pourtant devoir s'en défaire au regard des circonstances, quand s’organise au Rwanda le massacre des Tutsi.
Il devra quitter son petit pays et à son tour devenir un˝ réfugié˝.

Gaël Faye, auteur de ce livre superbe rappelle, lors de chaque entretien, que ce récit écrit à la première personne est l’histoire  de son pays.
Avec beaucoup de talent, il nous raconte une histoire dans l'Histoire en passant d'un pays à l'autre, d'une langue à l'autre, d'une classe sociale à l'autre et bien entendu d'une culture à l'autre. 
J'ai lu et relu ce livre au hasard des pages et des chapitres, j'ai souligné des mots enchanteurs ou plus cinglants ainsi que l’immensité de métaphores qui s'infiltre en nous. J'ai gardé en mémoire des passages de grande force qui déroulent les dates historiques d'épisodes sanglants. 
Au fil des lignes, l'écriture se resserre au rythme de l'histoire tragique du Rwanda

Petit Pays par Gaël Faye (Grasset 18€)

E.L

Pour une étude historique des racines du génocide des Tutsi au Rwanda, voir «Rwanda, racisme et génocide, l’idéologie hamitique » par Marcel Kabanda et Jean-Pierre Chrétien (Belin )

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