samedi 5 mars 2016

"L'Homme qui répare les femmes": un film et un combat à soutenir.



Actualisation du 4 novembre 2016

Double parution à propos du Dr Mukwege:
D'une part le DVD du film "L’Homme qui répare les femmes" dont nous rendons compte ci-dessous
D’autre part une autobiographie intitulée "Plaidoyer pour la vie" Éditions L'Archipel

Memorial 98
 
Actualisation 21 juin:

Verdict important: le chef de guerre Jean-Pierre Bemba avait été reconnu coupable le 21 mars dernier (voir ci-dessous) pour des viols de guerre commis par ses troupes, mais on ignorait encore la nature de sa peine. L’ancien vice-président congolais a été condamné, mardi 21 juin, à dix-huit ans de prison par la Cour pénale internationale pour des crimes de guerre et crimes contre l’humanité. La procureure avait réclamé 25 ans de prison.

Riche homme d’affaires devenu chef de guerre, le Congolais a été jugé coupables des meurtres et viols commis par la la milice qu'il commandait en Centrafrique entre octobre 2002 et mars 2003. Dans ce pays où ils s’étaient rendus pour soutenir le président Ange-Félix Patassé face à une tentative de coup d’Etat menée par le général François Bozizé, quelque 1 500 hommes du Mouvement de libération congolais (MLC) ont tué, pillé et violé. C’est la première fois que la Cour condamne un chef militaire en vertu du principe de la « responsabilité du commandant », et qu’elle retient l’utilisation de viols et violences sexuelles en tant que crimes de guerre. Selon le verdict rendu en mars par la CPI, Jean-Pierre Bemba n’a pas pris « toutes les mesures nécessaires et raisonnables » pour éviter ces crimes alors qu’il disposait d’un « contrôle effectif » sur ses hommes.
Au lendemain de la première journée mondiale  de lutte contre le viol comme arme de guerre (voir ci-dessous) cette peine conséquente peut représenter un outil de dissuasion contre ces pratiques.

Memorial 98 

Actualisation 18 juin 2016 :

Aujourd'hui 18 juin, se déroule la première Journée mondiale de lutte contre le viol comme arme de guerre sous l'égide de l'ONU. La prise en compte du viol comme arme de guerre dans les conflits actuels est relativement récente: la résolution de l'Assemblée Générale de l'ONU date d'un an seulement. Le docteur Denis Mukwege alerte: les conflits ne durent qu'un temps alors que les viols peuvent avoir des répercussions sur des générations. « Le viol est une métastase » explique le praticien qui s'interroge : comment les enfants qui ont vu leurs parents subir une telle humiliation peuvent-ils se comporter normalement ?

Memorial 98

Actualisation 23 mars:

Une victoire historique pour les victimes de violence sexuelles. 
 
"Aujourd'hui, le 21 mars 2016, la Chambre de première instance III de la Cour pénale internationale (CPI) a déclaré à l'unanimité Jean‑Pierre Bemba Gombo coupable au‑delà de tout doute raisonnable de deux chefs de crimes contre l'humanité (meurtre et viol) et de trois chefs de crimes de guerre (meurtre, viol et pillage)."
Le verdict de culpabilité rendu  par la Cour pénale internationale (CPI) lundi 21 mars contre Jean-Pierre Bemba représente un tournant historique dans la lutte en faveur de la justice et de l'obligation de rendre des comptes pour les victimes de violences sexuelles  dans le monde. Les milices de Jean-Pierre Bemba utilisaient le viol comme arme de guerre en Centrafrique (motif de la condamnation) et au Congo .
C'est la première fois que la CPI condamne quelqu'un pour le viol utilisé comme arme de guerre, et la première fois qu'elle prononce une condamnation fondée sur le principe de la responsabilité du commandant.
Cette décision de justice comporte un message clair : l'impunité pour violences sexuelles en tant qu'arme de guerre ne doit pas être tolérée. Elle souligne également que les commandants militaires et les responsables politiques doivent prendre toutes les mesures nécessaires afin d’empêcher leurs subordonnés de commettre des actes odieux et qu’ils seront tenus de rendre des comptes s'ils ne le font pas. Le viol est utilisé comme arme de guerre lors de nombreux conflits et génocides et notamment dans la période récente dans le génocide des Tutsi au Rwanda, dans la guerre en ex-Yougoslavie, ainsi que par Daech à l'encontre de la population des Yézidis


Memorial 98


Ce film documentaire de Thierry Michel[1] et Colette Braeckman[2] évoque le destin du médecin congolais Denis Mukwege, ainsi celui des centaines de milliers de femmes victimes de viol,  dans un Congo ravagé par la guerre. Ce médecin s’est spécialisé dans la reconstitution génitale des femmes victimes de violences sexuelles en temps de guerre. En l'espace de seize  années, il a opéré  plus de 50 000 femmes violées et mutilées de sa région.
Il faut voir ce film qui nous montre ces luttes armées sous l'œil impuissant de l'ONU et l'indifférence des multinationales.
Preuve de sa pertinence, le film a été provisoirement interdit de diffusion en république démocratique du Congo (RDC) en septembre 2015 au motif d'une « volonté manifeste de nuire à l'armée congolaise et de salir son image ». Depuis, il a été interdit définitivement.


Un film  beau et poignant

La république démocratique du Congo, ses montagnes et le  fleuve qui lui donne son nom.
Quand le film débute, la caméra s'attarde sur cette immensité tranquille, comme un défi à ce pays livré aux pires exactions.
Un homme chante une mélopée. La pluie ruisselle tandis que les larmes coulent sur les visages de ces femmes et de ces jeunes filles. Elles ont subi des sévices inimaginables.
Une voix ancestrale s'élève au-dessus de ce paysage grandiose, elle se perd dans l'horizon.

Le médecin, personnage magnifique.
Une stature herculéenne, rien ne semble l'arrêter, pas même les menaces de mort qui le guettent à chacun de ses déplacements qu'il effectue d’ailleurs avec une garde rapprochée.
Sa modestie n'a d'égal que son sourire dont il ne se départit jamais, excepté au cours des opérations chirurgicales quand il découvre des lésions génitales particulièrement  sévères. . La chirurgie gynécologique doit en effet être réinventée par le médecin et son équipe pour faire face à des blessures inconnues jusque là.
Il règne dans  l'hôpital de Panzi une solidarité exemplaire.

Les actions du Dr Mukwege ont dérangé les criminels de guerre et leurs complices. Il a dû s’exiler un temps en Europe mais grâce à la mobilisation de nombreuses femmes congolaises, il a pu revenir pour continuer son combat.

Quasiment  assigné à résidence, dans ce lieu de réparation de blessures jamais vues, il accueille par milliers  des épouses de tous âges, meurtries, humiliées, chassées par leur famille après avoir subi un viol.
Le docteur Mukwege les écoute. C'est un passage particulièrement impressionnant du film.
Elles finissent par confier leur dégradation, leur exclusion.
Il sait les réconforter d'un regard, d'un mot, d'un geste… elles pleurent enfin.

En costume au Parlement Européen, en blouse blanche parmi la population ou ses patientes, dans le bloc opératoire il combat, il lutte sans relâche pour que soient reconnues les atrocités commises dans son pays, pour qu'elles cessent.

A la fin du film, il nous mène sur un lieu où il aime à se reposer, un sentier dans la montagne, juste à la croisée du Burundi, du Rwanda et de la République Démocratique du Congo. La voix de haute-contre ponctue ce documentaire qui laisse  d’abord sans voix puis donne envie de réagir.

Les viols sont des armes de guerre.

Le documentaire nous informe sur ce qui se passe dans ces contrées plongées dans la misère et la violence.
La république démocratique du Congo vit dans un état de guerre depuis 16 ans.
En 1996, une rébellion contre Mobutu Sese Seko, le dictateur de l'époque, amène Laurent Kabila au pouvoir.  Son fils Joseph Kabila lui a succédé après son assassinat en 2001.
Ces dictateurs se soutiennent et changent la Constitution pour qu'à la fin de leur mandat, ils puissent être réélus. Ce qui fera dire à un personnage du film :" il faut mille cadavres pour devenir général".

De l’hôpital de Panzi partent des demandes de justice. Une avocate travaille à plein temps pour tenter de faire reconnaître les crimes commis et afin que soient jugés les hommes qui commettent de telles atrocités. Les procès sont fantoches, les accusés nient leur participation à ces viols abominables. Il y a bien une sentence. Elle ne sera pas appliquée, moyennant  le versement de 100 dollars. Les juges sont ainsi surnommés «  Monsieur cent dollars » 

Une guerre meurtrière pour la possession du minerai


Le film retrace la course au minerai et dénonce le sort des congolais livrés à la pauvreté  et confrontés aux multinationales qui ne pensent qu'au profit. Le manque de traçabilité des minerais est un scandale écologique. Alors que règne la pauvreté, les richesses du Congo sont pillées par les multinationales  qui exploitent le « minerai du sang » .
Les travailleurs congolais triment dans les mines et se font massacrer. 
« Tantale[3], » est devenu le nom de cette ressource obtenue en raffinant le  Coltan dont la la RDC dispose de 80 % des réserves connues.


Une campagne  de soutien 

Les projections de ce film sont soutenues par l’ACAT (Action  chrétienne contre la torture et la peine de mort) ainsi que par Amnesty International

L'ACAT a lancé une campagne de soutien aux actions de l'hôpital de Panzi et intervient dans les débats qui ont lieu lors de la projection du film.
Elle se mobilise particulièrement  contre la pratique de l’excision et  le viol conjugal
Dans ce cadre elle organise des groupes de paroles "SOS femmes africaines en danger" qui constituent un outil de mobilisation et de sensibilisation contre les violences sexuelles.

Le docteur Mukwege sera présent lors d'un colloque à  Paris le 9 mars 2016 [4]


 Evelyne L. 


Notes 

[1]Thierry  Michel : scénariste, réalisateur et journaliste


[2] Colette Braeckman : journaliste, co-scénariste et auteure du livre L’Homme qui répare les femmes. Éminente spécialiste de l’Afrique centrale elle a écrit de nombreux ouvrages dont : Le Dinosaure ou le Zaïre de Mobutu, Rwanda, histoire d’un génocide, Les racines de la violence, L’enjeu congolais, Les nouveaux prédateurs




[3] Dans la mythologie, le mortel Tantale vola les Dieux lors d’un festin pour offrir les mets aux hommes. Les divinités, furieuses d’avoir été trompées par un homme auquel elles avaient accordé leur confiance, l’enfermèrent en enfer au beau milieu d’arbres fruitiers et à côté d’un lac dont les fruits ou l’eau se rétractaient dès que Tantale voulait étancher sa faim ou sa soif. Le malheureux fut condamné à vivre dans le besoin éternel au milieu de l’opulence. Mais le tantale tient aujourd’hui sa revanche. Une triste revanche !


[4] Colloque à Paris : «Viols, armes de guerre: pour un tribunal pénal international en République démocratique du Congo (RDC) Mercredi  9 mars En présence du Dr Denis Mukwege, gynécologue et fondateur de l’hôpital de Panzi.
Inscription obligatoire


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